• Marc Mercier

Pourquoi la couleur a disparu de notre quotidien


Une vraie question autant en photographie, au cinéma oui à la télévision... ou jusque dans notre quotidien à tous !!

auteur : Alexis Magnaval

source : https://www.radiofrance.fr/franceculture/pourquoi-la-couleur-a-disparu-de-notre-quotidien-6306229


Sur les carrosseries de nos voitures, sur les murs de nos villes ou dans nos garde-robes, la couleur semble avoir disparu de notre environnement quotidien. Si notre monde s’affadit, c’est pour une question de goût, de consommation et d’influence des avant-gardes.

Souvenez-vous des maisons de campagne de nos grands-parents ! s'exclame le designer Jean-Gabriel Causse. Il y avait la chambre bleue, la chambre verte, la chambre rouge !” La couleur semble avoir disparu de notre environnement depuis une trentaine d’années. Du moins en Occident, car, comme le rappelle l’auteur de Les Couleurs invisibles (Flammarion), environ deux tiers de la population mondiale vit encore dans un environnement chromatique fort. Dominantes noire, grise et blanche Une étude britannique a comparé la couleur de 7 000 objets du quotidien qui faisaient partie de la collection d’un musée, en se basant sur les pixels de photos de ces objets. Résultat : les noirs, les gris et les blancs représentaient environ 15% des couleurs vers 1800 ; ils en monopolisent presque la moitié aujourd’hui. Pourquoi y a-t-il plus de voitures blanches ? Actuellement, 3 voitures vendues sur 4 sont blanches, grises ou noires. En 1952, les trois quarts étaient rouges, vertes ou bleues. On peut l’expliquer par le fait qu’une voiture à la carrosserie plutôt neutre est plus facile à revendre. Les constructeurs s’ajustent donc et les assurances coûtent moins cher pour une voiture blanche. Cette couleur est d’ailleurs passée de 5% du marché neuf en 2006 à un tiers aujourd’hui. En clair, la production de masse a standardisé les produits, conçus pour plaire au plus grand nombre. Les peintures les plus populaires Même chose pour les peintures d’intérieur. Les tons vifs des années 1960, 1970 ou 1980 contrastent avec les peintures les plus populaires en 2020 : des beiges, des gris, des bleus foncé. Ces tons sont plus neutres, plus épurés, ou moins personnels et plus fades, selon l’appréciation de chacun. Car c’est aussi une histoire de goût, qui se retrouve dans la mode par exemple. Les créateurs de mode s’habillent en noir Jean-Gabriel Causse attire notre regard sur “les ambassadeurs de la mode que sont les grands couturiers. Ils sont tous, sans exception, habillés en noir. Même Jean-Paul Gaultier qui, dans les années 1980, portait une marinière bleu et blanc, s'habille en noir aujourd’hui dans ses défilés.” Il faut dire que la couleur et la mode, c’est un peu “Je t’aime, moi non plus”. Dans les années 1860, Édouard VII, futur roi d’Angleterre, popularise le smoking, qui porte ce nom car il se met par-dessus les vêtements pour les protéger de la fumée de cigare. Le smoking, d’abord bleu nuit, glissera vers le noir, qui deviendra une couleur courante en période de deuil général post-Première Guerre mondiale. La sobriété est vite transformée en symbole d’élégance féminine pendant les années folles, et en 1926, une certaine Coco Chanel créé sa petite robe noire. Les couleurs dans les Trente Glorieuses La couleur fait son retour à partir des Trente Glorieuses. On pense au orange des années 1960, au rouge des années disco, aux survêts des années hip-hop. Des marques comme Benetton ou Pantashop sont à la mode. Et pourtant, la mode des années 2010 revient à des tons sobres. “On oublie l’usage de la couleur, analyse le designer. Quand on ouvre son placard le matin, on s’habille en beige, en bleu marine, en écru : on sait qu’on ne fera pas de faute de goût. Moins il y a de couleur autour de nous, moins on a envie d'en porter.” Couleurs fades au cinéma Au cinéma aussi, la colorimétrie s’est affadie sur les deux dernières décennies. Car, entre autres, comme on vous l’avait expliqué dans une précédente vidéo, l’arrivée du numérique a modifié la manière de filmer et de traiter les images. En parlant de numérique, les téléphones, ordinateurs, télévisions, sont à dominante noire. En comparaison, voici leurs équivalents dans les années 1990. Cette monochromie est en partie due à l’évolution des matériaux, et elle permet aussi de contrebalancer les couleurs éclatantes de ce qui se trouve dans les écrans. Car d’un côté, il faut bien reconnaître que nos yeux sont ultra-sollicités par des couleurs qui veulent incarner une identité de marque comme celles des logos, des applications ou des spots de publicité. Pour comprendre l’omniprésence de tons fades dans l’architecture, il faut faire un détour par l’art et la théorie de la couleur. 18 juillet 1993 : David Batchelor, un artiste écossais, travaille sur une petite sculpture dans son studio londonien. Il décide sur un coup de tête de la peindre en rose vif. Révélation. “En faisant ça, ça m’a frappé à quel point il y avait peu de couleur à la fois dans mon studio mais aussi dans l’art en général, se souvient l’artiste. J’ai été formé à l'école de l’art conceptuel où tout tendait vers le noir, le blanc et le gris.” Chromophobie David Batchelor se met alors à réfléchir sur le rôle de la couleur et invente un terme, dont il a fait le titre d'un essai, “Chromophobie”, et qui désigne “la peur de la couleur en Occident”. Vulgaire, peu raffinée, décadente : il faudrait, selon certains théoriciens de l’art, se méfier de la couleur. “Elle serait étrangère aux rouages supérieurs de l’esprit occidental”, explique David Batchelor. Charles Blanc, un bien nommé critique d’art du XIXe siècle, écrit que la couleur est secondaire dans l’art. Une œuvre doit être appréciée avant tout pour son dessin, ses formes. Il attribue à la couleur plusieurs traits, énumérés par le sculpteur et plasticien : “Orientale plutôt qu’occidentale, féminine plutôt que masculine, infantile plutôt qu’adulte”. Immature, la couleur ? On retrouve cette influence, consciente ou pas, dans le cinéma : dans un des premiers films en couleurs, Le Magicien d’Oz en 1939, une petite fille est transportée dans un monde en couleurs, qui est celui du rêve, de l’illusion enfantine, pas de la rationalité. Au début du XXe siècle, des artistes d’avant-garde comme Marcel Duchamp préfigurent un usage réduit de la couleur. Une approche qui fera école dans l’architecture. C’est à cette époque qu’est fondée l’école allemande du Bauhaus qui fait la part belle aux “non-couleurs”. L’influence des avant-gardes en architecture Dans les années 1920, l’architecte franco-suisse Le Corbusier, le Néerlandais Theo van Doesburg et d’autres architectes soviétiques lancent une croisade contre la couleur ; ils changeront d’idée quelques décennies plus tard. “Le Corbusier est un cas paradoxal, sourit David Batchelor. Plus tard, dans les années 1950 et 1960, il a abandonné ces idées.” “Ce que les architectes actuels ont oublié, c’est que Le Corbusier mettait de la couleur partout, souligne Jean-Gabriel Causse. Prenez la Cité radieuse, par exemple, à Marseille. Chaque porte a sa couleur, les couloirs sont très colorés.” En clair, les architectes qui ont suivi ont oublié d’utiliser le noir, le blanc, le béton comme des “contre-couleurs” pour jouer sur les contrastes et faire ressortir des tons vifs. Bien leur aurait pris de s’inspirer de cette jolie phrase du philosophe Ludwig Wittgenstein : "Une couleur ne brille que dans un certain environnement, de la même façon que les yeux ne sourient que dans un visage." Après les “30 Glorieuses”, les “30 Génériques” Résultat : verre, béton et métal ont poussé un peu partout. À partir des années 1980 et jusqu’à aujourd’hui, la tendance se renforce : les infrastructures modernes de Jean Nouvel ou de Jean-Michel Wilmotte font la part belle aux formes, au mouvement, avec des tons neutres et froids. A l'intérieur, le blanc revêt les murs, et on cloisonne les bureaux avec des paravents gris. Des objets si caractéristiques de la trentaine d’années qui a succédé aux Trente Glorieuses que le journaliste Jean-Laurent Cassely les a originalement surnommées les “Trente Génériques”. On connaît l’importance des couleurs pour le bien-être et le développement psychomoteur des enfants. Elles sont des repères sociaux inconscients aussi, une manière de communiquer sur soi. Habillez-vous en rouge pour incarner le leadership, en bleu pour la confiance et la loyauté. Retour de la couleur Jean-Gabriel Causse est plutôt optimiste quant à un retour de la couleur : “Je pense qu’on a vraiment atteint un plancher et qu’on est en train de rebondir”. Dernièrement, de nombreuses personnalités ont fait parler d’elles en arborant des tenues monochromes emblématiques : on pense au rouge arboré par l’acteur Timothée Chalamet sur le tapis - rouge - de la Mostra de Venise en 2022, ou encore aux multiples couleurs revêtues par le pilote de F1 Lewis Hamilton. Et en Californie, les entreprises de la Silicon Valley ont aussi lancé la mode de nouveaux bureaux et autres espaces de co-working de couleurs vives. Alors, 2023 sera-t-elle l’année de la couleur ?