Photographier l’autre : que reste-t-il de la rencontre à l’âge des milliards d’images ?
Deux cents ans après l’invention de la photographie, nous n’avons jamais autant photographié les autres. Visages croisés dans la rue, proches, collègues, inconnus, manifestations, voyages, clients, modèles : l’appareil photographique est devenu presque invisible parce qu’il est partout. Mais cette abondance pose une question paradoxale. À mesure que l’acte de produire une image devient plus facile, la rencontre qui rend certaines photographies possibles devient-elle, elle, plus rare ?
Le Bicentenaire de la Photographie, ouvert en France en septembre 2026, a choisi une formule révélatrice : « célébrons les regards ». Le mot est plus important qu’il n’y paraît. Il ne célèbre ni les appareils, ni la résolution, ni même l’image seule, mais l’acte de regarder. Or regarder quelqu’un n’est jamais neutre. C’est se placer quelque part, à une certaine distance, avec une intention, une histoire et un pouvoir de représentation. Photographier l’autre commence donc bien avant le déclenchement.
Cette question traverse une part importante de l’actualité photographique de 2026. Mathieu Pernot rappelle qu’une image naît d’un point de vue et que son travail auprès de personnes fragiles s’est construit dans la durée. La rétrospective de Martine Barrat aux Rencontres d’Arles montre une photographie devenue indissociable de décennies de présence dans les quartiers et auprès des personnes photographiées. Nan Goldin, au Grand Palais, transforme ses proches, ses amours et ses disparus en récit collectif. Ces œuvres très différentes posent pourtant la même question : qu’est-ce qu’une photographie lorsqu’elle est aussi la trace d’une relation ?
Nous produisons davantage d’images, mais rencontrons-nous davantage les personnes ?
La photographie populaire a toujours accompagné la sociabilité. Le portrait de famille, la photographie de vacances, le photomaton, l’album, puis le téléphone ont permis d’inscrire les relations dans des images. La nouveauté contemporaine n’est donc pas que nous photographions notre vie : c’est la quantité, la vitesse et la destination potentiellement publique de ces photographies.
Le smartphone a supprimé une grande partie des seuils qui entouraient autrefois la prise de vue. Il n’est plus nécessaire de sortir un appareil identifiable, de charger une pellicule, de compter ses vues ou d’attendre le développement. Une photographie peut être prise, corrigée, publiée et oubliée en quelques secondes. Cette fluidité est extraordinaire. Elle a aussi une conséquence : le temps technique qui obligeait parfois à regarder avant de photographier s’est contracté.
Cela ne signifie pas que la photographie argentique serait moralement supérieure au numérique, ni qu’une image rapide serait nécessairement superficielle. Henri Cartier-Bresson a précisément construit une esthétique de l’instant. Mais la facilité de captation change notre environnement : nous pouvons produire une image avant même d’avoir décidé ce que la relation avec la personne photographiée signifie.

Alfred Stieglitz, The Steerage, 1907. L’image rappelle que photographier un groupe humain revient aussi à choisir une position, une distance et une organisation du visible.
Le portrait n’est pas seulement une image de quelqu’un
Un portrait réussi n’est pas nécessairement celui qui ressemble le plus fidèlement au visage photographié. Il peut révéler une présence, une tension, une manière d’occuper l’espace, parfois quelque chose que le modèle ne savait pas lui-même montrer. C’est précisément pourquoi le portrait est une pratique relationnelle.
Devant un objectif, le corps change. On se redresse, on sourit, on retient son souffle, on cherche son « bon profil ». L’appareil introduit une conscience de soi. Le photographe ne se contente donc pas d’enregistrer une personne qui préexistait à l’image : par sa présence, ses indications, son silence ou son insistance, il contribue à produire la situation qu’il photographie.
L’article déjà publié sur ce blog, « Vous ne vous trouvez pas photogénique ? Ça n’a rien d’étonnant », abordait le décalage entre l’image que nous avons de nous-mêmes et celle produite par la photographie. Il existe un autre versant de cette question : le photographe peut créer les conditions dans lesquelles une personne cesse progressivement de chercher à ressembler à son image idéale. Le portrait devient alors moins une correction qu’une négociation entre deux regards.
Mathieu Pernot : commencer par ne pas savoir
Dans un entretien publié par le Centre Pompidou en septembre 2026, Mathieu Pernot raconte sa première rencontre, en 1995, avec la famille Gorgan à Arles. Il arrive avec son appareil, puis se sent soudain ridicule à l’idée d’aborder des inconnus pour les photographier. Il s’éloigne, s’assoit au bord du Rhône ; une femme vient lui parler. La photographie commence ensuite, à partir de cette conversation. Il revient le lendemain donner les tirages. D’autres images lui sont demandées. Une relation se construit.
L’épisode est important parce qu’il inverse le scénario classique du photographe conquérant. Pernot ne présente pas son appareil comme un droit d’entrée. Il accepte d’abord de ne pas savoir comment entrer dans la situation. Cette incertitude n’est pas une faiblesse méthodologique : elle constitue peut-être l’une des conditions d’un regard qui ne réduit pas immédiatement l’autre à un sujet.
Pernot insiste également sur la pluralité des points de vue. Avec les Gorgan, il associe ses photographies à des photomatons ; ailleurs, il mêle archives, documents et paroles. Une personne n’est jamais épuisée par l’image que le photographe produit d’elle. Reconnaître cette limite transforme profondément la pratique documentaire.
Martine Barrat : être là assez longtemps pour ne plus seulement passer
La rétrospective Soul of the City présentée aux Rencontres d’Arles en 2026 offre un autre modèle. Martine Barrat a travaillé pendant des décennies dans le South Bronx, Harlem et la Goutte-d’Or. La description de l’exposition insiste sur son appartenance concrète aux lieux qu’elle photographie : elle connaît les habitants, partage leur quotidien et construit avec eux une relation durable.
La différence avec une simple immersion esthétique est fondamentale. Photographier longtemps un lieu ne garantit évidemment ni justesse ni vérité, mais la durée transforme la responsabilité. Les personnes photographiées peuvent revoir le photographe, discuter les images, se reconnaître ou ne pas se reconnaître en elles. Le photographe n’est plus seulement celui qui arrive avec le privilège de repartir.
Cette temporalité est presque à contre-courant de l’économie actuelle de l’image, structurée par le flux, l’actualité et la nouveauté. Elle rappelle qu’une série photographique peut être moins la collection de moments décisifs qu’une accumulation de relations.
Dorothea Lange et la question que les icônes finissent par cacher

Dorothea Lange, Migrant Mother, 1936. Une des images les plus célèbres de l’histoire documentaire est aussi devenue un cas d’école sur la relation entre photographe, personne photographiée, légende et circulation de l’image.
Certaines photographies deviennent si célèbres que leur sujet finit par disparaître derrière leur statut d’icône. Migrant Mother de Dorothea Lange est l’un de ces cas. L’image a incarné la pauvreté de la Grande Dépression américaine bien au-delà de l’histoire singulière de Florence Owens Thompson et de sa famille. Sa puissance documentaire est indéniable ; son histoire rappelle également qu’une photographie peut acquérir une vie publique infiniment plus vaste que la relation initiale qui l’a rendue possible.
Ce décalage est au cœur de la photographie sociale. Une personne est photographiée dans une situation précise ; l’image devient ensuite symbole d’une classe, d’une crise, d’une migration, d’une guerre ou d’une époque. Le passage du singulier au collectif produit une force politique, mais il comporte toujours un risque : celui que l’individu soit transformé en illustration d’une catégorie.
La question n’est donc pas seulement : « ai-je le droit de montrer cette personne ? ». Elle est aussi : « que vais-je lui faire signifier ? ». Ce déplacement est essentiel parce qu’il sort la réflexion du seul terrain juridique. Une image parfaitement licite peut être pauvre humainement ; une photographie difficile peut, au contraire, être construite dans une relation attentive.
Nan Goldin : photographier depuis l’intérieur
La rétrospective This Will Not End Well, présentée au Grand Palais au printemps 2026, rappelait combien l’œuvre de Nan Goldin repose sur un autre régime de proximité. Ses photographies de proches, d’amours, de fêtes, de dépendances, de violences et de deuils ne sont pas celles d’une observatrice extérieure venue documenter un milieu. Goldin appartient au monde qu’elle photographie.
Cette position ne supprime pas les questions de représentation ; elle les déplace. L’intimité n’est pas automatiquement synonyme d’égalité. Mais elle fait apparaître quelque chose que la photographie documentaire oublie parfois : le photographe peut lui-même être engagé, vulnérable et transformé par ce qu’il photographie. L’appareil n’est plus seulement une fenêtre ouverte sur les autres ; il devient un instrument de mémoire partagé.
Le succès contemporain des archives personnelles, des albums familiaux et des images vernaculaires tient probablement à cette dimension. Nous ne regardons pas seulement ce qu’elles montrent. Nous percevons qu’elles ont été nécessaires à quelqu’un.
La distance n’est pas l’ennemie de la relation
Il serait tentant de conclure qu’une bonne photographie de l’autre suppose toujours une grande proximité. Ce serait une nouvelle simplification. La distance peut être juste. Elle peut protéger, laisser respirer, éviter l’appropriation. Mathieu Pernot lui-même souligne qu’il demeure toujours une distance et que celle-ci peut permettre de regarder sans prétendre tout connaître.
Le problème n’est donc pas de choisir entre proximité et distance, mais de savoir ce que chacune produit. Un portrait très proche peut être intrusif ; une silhouette éloignée peut restituer avec beaucoup de justesse la solitude d’une personne dans un espace. Une photographie de rue prise sans interaction peut révéler une structure sociale qu’une pose négociée aurait détruite. À l’inverse, certaines situations exigent une relation longue pour ne pas transformer la vulnérabilité en spectacle.

Photographie : Marc Mercier, Orly, 3 a.m. Dans les espaces de transit, la présence humaine peut être photographiée comme relation entre un corps, une attente et un lieu, sans que le visage soit nécessairement le centre de l’image.
Le véritable enjeu contemporain : rendre quelqu’un visible sans le rendre disponible
Notre époque confond facilement visibilité et disponibilité. Parce qu’une personne apparaît dans l’espace public, sur un réseau social ou dans une photographie, elle semble parfois devenir un matériau réutilisable. Or être visible ne signifie pas être entièrement offert au regard.
Cette distinction dépasse la question du consentement formel. Elle concerne la manière dont une image cadre, légende et distribue une identité. Le photographe possède un pouvoir très concret : il choisit l’instant conservé parmi tous les autres. Une expression fugitive peut devenir le visage public d’une personne. Un moment de fatigue peut devenir son portrait. Un décor peut la situer socialement. Une légende peut orienter tout ce que le spectateur croit comprendre.
Photographier l’autre consiste alors moins à « capturer » quelqu’un — vocabulaire révélateur de l’histoire du médium — qu’à construire une représentation dont il faudra assumer les conséquences. La photographie n’est pas coupable de cette asymétrie ; elle la rend simplement visible.
À l’âge des images générées, la rencontre pourrait redevenir une valeur photographique
L’intelligence artificielle générative apparaît ici, mais à la périphérie plutôt qu’au centre. Si une image synthétique peut désormais produire un visage crédible, une lumière séduisante et une scène qui n’a jamais eu lieu, alors la singularité d’une photographie ne réside plus nécessairement dans sa seule apparence. Elle peut résider dans l’événement humain dont elle est la trace.
Une photographie de Mathieu Pernot n’est pas seulement un arrangement de formes qu’un modèle pourrait imiter. Elle appartient à une histoire faite de retours, de conversations, de refus, de confiance et de temps. De même, les images de Martine Barrat ou de Nan Goldin ne sont pas interchangeables avec des simulations stylistiques : leur sens tient à la vie qui les relie à leurs sujets.
C’est peut-être l’un des déplacements les plus intéressants de la photographie contemporaine. Pendant des décennies, la valeur technique de l’image a beaucoup occupé les discussions : netteté, grain, résolution, dynamique, optique, traitement. Ces éléments restent importants. Mais lorsque la fabrication d’une image visuellement impeccable devient de plus en plus automatisable, ce qui ne l’est pas aussi facilement reprend du poids : être présent, obtenir l’accès, attendre, comprendre imparfaitement, revenir, établir une confiance, accepter qu’une personne ne veuille pas être photographiée.
Photographier, c’est aussi accepter de ne pas prendre la photographie
Il existe enfin une décision dont on parle peu parce qu’elle ne produit aucune image : ne pas déclencher. Tout photographe rencontre des scènes qui seraient fortes visuellement mais dont la photographie lui paraît déplacée, prématurée ou simplement inutile. Renoncer ne constitue pas nécessairement un échec. Cela peut être une manière de préserver la relation ou de reconnaître que l’image n’est pas toujours la meilleure réponse à ce que l’on voit.
Cette idée contredit l’imaginaire de la chasse photographique et de l’instant qu’il faudrait saisir à tout prix. Pourtant, une pratique mature se définit aussi par ses images absentes. Le regard photographique ne commence pas avec l’obturateur et ne s’achève pas avec le fichier.
Deux cents ans après Niépce : que célébrons-nous vraiment ?
Le Bicentenaire offre une occasion rare de déplacer la célébration de l’invention vers ses usages. Deux siècles de photographie ne sont pas seulement deux siècles de procédés, d’appareils et de chefs-d’œuvre. Ce sont deux siècles pendant lesquels des êtres humains ont appris à se voir eux-mêmes et à voir les autres à travers des images.
La photographie a rendu visibles des vies auparavant absentes des représentations dominantes. Elle a documenté les violences, les migrations, les familles, les corps, les fêtes, le travail et les marges. Elle a aussi classé, exotisé, surveillé, stéréotypé et parfois réduit des personnes à ce que l’image voulait démontrer. Son histoire sociale est faite de ces deux mouvements.
La question contemporaine n’est donc peut-être pas de savoir si nous faisons trop de photographies. Elle est de savoir ce que nous faisons de notre regard lorsque nous photographions. Dans un monde saturé d’images, la rareté n’est plus l’image. Ce qui devient précieux est la qualité de l’attention qui la précède.
Photographier l’autre pourrait alors se définir très simplement : non pas prendre quelque chose à quelqu’un, mais construire, pendant quelques secondes ou pendant plusieurs décennies, une distance à laquelle une personne peut encore rester une personne.
Sources et références
Ministère de la Culture, « Bicentenaire de la Photographie, 200 ans de photographie : célébrons les regards », dossier de presse, 3 septembre 2026 — https://www.culture.gouv.fr/presse/dossiers-de-presse/bicentenaire-de-la-photographie-200-ans-de-photographie-celebrons-les-regards
Bicentenaire de la photographie, « Le Bicentenaire de la Photographie », manifeste et axes du comité scientifique — https://bicentenairephotographie.culture.gouv.fr/le-bicentenaire-de-la-photographie
Centre Pompidou, « Mathieu Pernot, le “gadjo” photographe », entretien, 22 septembre 2026 — https://www.centrepompidou.fr/fr/pompidou-plus/magazine/article/mathieu-pernot-le-gadjo-photographe
Les Rencontres d’Arles, « Martine Barrat — Soul of the City », exposition 2026 — https://www.rencontres-arles.com/challenge.html?rt=%2Fen%2Fexpositions%2F2026%2Fmartine-barrat
Grand Palais, « Nan Goldin, This Will Not End Well », exposition, 18 mars–21 juin 2026 — https://www.grandpalais.fr/fr/programme/nan-goldin-will-not-end-well
Médiathèque du patrimoine et de la photographie, « 200 ans de portraits, 200 ans de regards », 2026 — https://mediatheque-patrimoine.culture.gouv.fr/actualite/exposition-200-ans-de-portraits-200-ans-de-regards
Fondation Francès, « Faire Corps », Bicentenaire de la Photographie, 2026 — https://www.fondationfrances.com/expositions/faire-corps/
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